Alain Giffard, délégué du défenseur des droits

J’ai toujours comparé le dialogue social à l’huile dans le moteur d’une voiture.

Qu’est-ce qui vous a amené à orienter votre parcours professionnel vers le champ des relations sociales ?

J’ai mené un parcours syndical parallèlement à ma carrière professionnelle dans la banque et les deux se sont enrichis mutuellement. J’étais très jeune, même mineur (moins de 21 ans), lorsqu’on m’a proposé de me présenter sur une liste électorale syndicale. Cela m’a tout de suite motivé car j’avais envie d’exprimer des choses, de me faire le porte-parole. Au fur et à mesure, on apprend à représenter les personnes. Ensuite, j’ai enchaîné les mandats, de délégué du personnel à délégué syndical, élu de CE, élu CHSCT. J’ai représenté ma section au comité directeur du SNB/ CFE-CGC et je me suis intéressé à la confédération CFE-CGC dans laquelle je suis devenu délégué il y a une dizaine d’années avant de devenir secrétaire général de 2016 à 2019.

Je n’ai pas l’impression que mon parcours professionnel ait été perturbé par mon engagement syndical. Au contraire. La fonction syndicale aide dans l’exercice du métier. Le syndicalisme m’a appris la médiation, la motivation des équipes, le commercial et vice-versa. Cela veut dire aller chercher les adhérents, communiquer, constituer des équipes. Et je connaissais le métier. Résultat : le taux de participation aux élections de ma section est passé de 16 % à plus de 49 % au moment de mon départ et de mon passage à la confédération. Mais, il ne faut pas oublier qu’un bon syndicat repose sur deux jambes : une sur ses sympathisants, c’est-à-dire sur le résultat des élections, et l’autre sur le nombre d’adhérents qui sécurise la position syndicale. Quand un DRH sait qu’en face de lui il y a du monde, il y a la possibilité d’un dialogue social, moteur essentiel à la marche de l’entreprise ; quand un patron écoute le délégué syndical sur la stratégie, qu’il prend les capteurs du terrain, l’entreprise est plus efficace.

Quel regard portez-vous sur le dialogue social depuis le début de la crise provoquée par la pandémie de covid-19 ? Quelles sont les évolutions sont souhaitables pour l’avenir et quelles seraient les pratiques à conserver ?

Aujourd’hui, il y a une tendance de fond : la réalité du dialogue social se trouve dans l’entreprise, sous l’effet des Ordonnances Travail de 2017 accentué par le contexte pandémique. La covid-19 a obligé à une sorte de nombrilisme au sein de l’entreprise. On vient d’une époque où il y avait des ANI qu’il fallait mettre en place dans les entreprises. L’environnement a changé. L’ANI se pose désormais davantage en « accord balai ». L’interprofessionnel négocie en ce moment sur le télétravail mais des centaines d’entreprises sont déjà en train de le faire à leur échelle ou ont déjà signé leur accord.

Autre sujet : la pandémie n’aide pas à installer le dialogue social là où il est peu vigoureux, voire inexistant. Les instances se passent à distance et les délégués syndicaux doivent être au contact du plus grand nombre. J’insiste beaucoup sur l’adhésion syndicale car c’est la fondation pour encourager le dialogue social. Alors aujourd’hui, cela passe par les outils de communication, les réseaux sociaux. J’incitais beaucoup mes collègues à suivre les abonnés syndicaux sur twitter.

Une pratique à conserver pour le futur ? Ne pas être seul ; il faut une équipe pour être proche du terrain. Il faut former les collègues syndicaux et penser la relève. La situation sanitaire a nécessité des contacts humains quotidiens et l’investissement très fort des individus. Le dialogue social, on peut le dynamiser mais on ne peut pas l’imposer.

Vous êtes adhérent de l’association Réalités du dialogue social dont la vocation est de promouvoir le dialogue social. Pourquoi est-ce si important pour vous ?

C’est important pour moi car je pense qu’une entreprise qui va bien a un bon dialogue social, quelle que soit son organisation. Il y a des métiers difficiles ; s’il existe du dialogue, c’est plus facile car il engendre de la reconnaissance. J’ai toujours comparé le dialogue social à l’huile dans le moteur d’une voiture ; c’est l’huile dans les rouages. Et il y a toujours plus d’idées dans plusieurs têtes que dans une seule. Il n’y a rien de pire qu’une entreprise où personne ne se parle. Si j’étais chef d’entreprise, je valoriserais le dialogue. D’autant que son absence ou sa médiocre qualité coûte cher à l’entreprise, que ce soit en termes financier ou d’image. Les prudhommes, les procédures judiciaires constituent des risques que l’entreprise peut éviter. Je dirai que le dialogue social est un moteur essentiel de l’ESG – Économie (durable), Social, Gouvernance – qui va plus loin que la RSE – Responsabilité Sociale et Environnementale.

Le rôle de l’association est de montrer que le dialogue social existe, quand il y a une volonté de part et d’autre, en relayant des pratiques et en donnant la parole aux praticiens.

Avez-vous vu un film, écouté un podcast ou lu un livre que vous recommanderiez à la Communauté Réalités du dialogue social ?

Le livre qui m’a le plus impressionné, que j’ai lu entre 13 et 15 ans, est l’ouvrage de Victor Hugo « Les Misérables ». La préface écrite par Victor Hugo en janvier 1862 revendique l’utilité d’un tel roman : « tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles ». Cela explique la loi Waldeck-Rousseau relative à la création des syndicats professionnels en 1884, les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 assurant la création du système de sécurité sociale, en somme tout le système de protection sociale qui fonctionne encore aujourd’hui en France et qui fait la différence par rapport à d’autres pays.

Nous sommes dans un éternel recommencement. Si nous ne voulons pas de délinquance, il faut que les personnes aient à manger, puissent se faire soigner, élèvent leurs enfants dignement. Bref remettre en marche l’ascenseur social.

Ce livre est un élément déclencheur ; nous ne pouvons pas nous satisfaire de ce qui semble être une évidence. Il y a peut-être un chemin qui permet de faire autrement.



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