Nicolas Madinier, Directeur associé de NMSC Conseil

La tentation est forte dans de nombreuses grandes entreprises de revenir au « monde d’avant » au plus vite

Qu’est-ce qui vous a amené à orienter votre parcours professionnel vers le champ des relations sociales ?

L’expérience du syndicalisme étudiant, puis celle acquise au sein du Groupe ALPHA au « milieu de la mêlée » au cours des années 90. Un tournant pour les entreprises et le monde syndical, le moment où s’affirmait de plus en plus la « rationalité gestionnaire » et en même temps le déclin de l’industrie traditionnelle s’accélérait, bouleversant le paysage syndical. Dans ce contexte, une question s’imposait : comment développer une pratique de la négociation et la recherche d’accords majoritaires, là où l’habitude de l’évitement entre les acteurs du dialogue social et la tentation du procès d’intention étaient – et sont encore souvent – solidement ancrées. Un défi passionnant pour le consultant en stratégie sociale que je suis devenu et qui accompagne depuis 15 ans les directions d’entreprise dans leurs transformations.

Quel regard portez-vous sur le dialogue social depuis le début de la crise provoquée par la pandémie de covid-19 ? Quelles sont les évolutions sont souhaitables pour l’avenir et quelles seraient les pratiques à conserver ?

Confronté à l’inédit et à l’urgence, la crainte pouvait être que le dialogue social soit suspendu et soumis à l’impératif catégorique de continuer à assurer les services essentiels, tout en imposant des contraintes fortes au reste de l’économie. Le dialogue social a continué, des accords ont été conclus et les regards croisés des acteurs ont parfois même changé : ce qui semblait impossible à négocier l’est devenu, permettant d’envisager différemment dans certains secteurs la traversée de la crise économique. La forte incertitude sur l’avenir à laquelle tous les acteurs du dialogue social sont confrontés a sans doute incité chacun à « sortir du cadre », à envisager d’autres solutions et à parvenir à dépasser ses propres réticences. Pensons en particulier au développement du télétravail et à l‘accord national interprofessionnel conclu récemment.

Pour autant, la tentation est forte dans de nombreuses grandes entreprises de revenir au « monde d’avant » au plus vite, en accélérant transformations et restructurations, au risque de déstabiliser le dialogue social. Ce qui est nécessaire économiquement n’est possible que s’il est acceptable socialement. Il reste indispensable de respecter « le temps » de la concertation et de la négociation même si, par ailleurs, le dialogue social doit s’adapter sans doute plus rapidement à la diffusion massive des outils numériques.

Avant la crise, l’objet social de l’entreprise et sa raison d’être gagnaient en visibilité et en intérêt. Souhaitons, que ce mouvement se poursuive et s’amplifie en conduisant à renforcer la réflexion partagée sur la stratégie et les scénarios pour sortir de la crise et réussir la transition écologique. Au-delà, la place et le rôle des administrateurs salariés dans la gouvernance constitue un enjeu majeur, à la fois pour les entreprises de la « vieille économie » et pour celles de la « nouvelle » pas toujours exemplaires en matière de dialogue social.

Vous êtes adhérent de l’association Réalités du dialogue social dont la vocation est de promouvoir le dialogue social. Pourquoi est-ce si important pour vous ?

Réunir des acteurs pour partager des expériences, confronter des points de vue et alimenter les réflexions de chacun est indispensable pour faire évoluer les pratiques et encourager des innovations sociales dans les entreprises et les organisations publiques. Un « tiers lieu » où la parole est libre est précieux, pour prendre du recul et renforcer l’envie d’agir.

Avez-vous vu un film, écouté un podcast ou lu un livre que vous recommanderiez à la Communauté Réalités du dialogue social ?

Deux textes très différents m’ont particulièrement intéressé.

Pendant le 1er confinement, une tribune d’Alessandro BARRICO parue dans la presse italienne et reprise en français dans la collection Tracts de crise de Gallimard, sous le titre Le temps de l’audace. Un écrivain, auteur de romans à succès, et en même temps un intellectuel qui a réfléchi sur l’avènement de la civilisation numérique (le Game).

Extraits :

« Nous devons passer à l’audace » affirme-t-il, mettant en évidence que face à une gestion de crise (sanitaire, économique, climatique) qui risque de se prolonger, l’urgence devient le « scénario permanent de notre futur ».

Et il faut passer de l’usage de la technologie numérique à la compréhension de la rationalité numérique : « il suffirait d’éliminer les smartphones et 80 % de ce qui se passe autour de nous (flux d’informations, création de storytelling, flux et reflux de peurs, survie dans une situation de confinement quasi total, rapidité des décisions…) ne serait arrivé : pourtant, c’est inévitable, la gestion de tout cela est entre les mains d’une rationalité du xxe siècle.  [..) Le xxe siècle avait le culte des experts, ces figures qui, après une vie d’études, en savent long sur un sujet. Le Game a une autre forme d’intelligence. Comme il sait qu’il a affaire à une réalité aussi fluide que complexe, il privilégie un autre type de connaissance : en savoir relativement long sur tout. Ou faire travailler ensemble des compétences différentes. Il ne laisserait jamais des médecins dicter seuls la ligne de conduite à suivre en cas d’urgence sanitaire : il réunirait un mathématicien, un ingénieur, un commerçant, un psychologue et tous ceux qui lui sembleraient utiles ».     

Pendant le second confinement, un texte, plus récent, de François DUPUIS, disciple de Michel CROZIER, On ne change pas les entreprises par décret, 3ème volume de Lost in Management consacré à la compréhension, à la fois de la transformation des entreprises et de la persistante d’organisation en silos inspirées du taylorisme malgré les discours sur l’agilité et la nécessaire coopération entre les acteurs. Inlassable effort pour stimuler l’intérêt pour la sociologie des organisations et s’efforcer de comprendre ce qui se joue dans les relations de travail.   



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